Inscrit le: 13 Jan 2008 Messages: 4251 Localisation: Picardie
Posté le: 17-03-2008 19:36 Sujet du message: Extraits de textes de grands auteurs.
Extrait du Petit prince
Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais : "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?".
Elles vous demandent : "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?". Alors seulement, elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit...", elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire : "J'ai vu une maison de cent mille francs". Alors, elles s'écrient : "Comme c'est joli !".
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Posté le: 17-03-2008 19:39 Sujet du message:
Extrait d'Histoires
Jacques Prevert.
Le client : Garçon, l'addition !
Le garçon : Voilà. (Il sort son crayon et note). Vous avez... deux œufs durs, un veau, un petit pois, une asperge, un fromage avec beurre, une amande verte, un café filtre, un téléphone.
Le client : Et puis des cigarettes !
Le garçon : C'est ça même... des cigarettes... Alors ça fait...
Le client : N'insistez pas, mon ami, c'est inutile, vous ne réussirez jamais.
Le garçon : !!!
Le client : On ne vous a donc pas appris à l'école que c'est ma-thé-ma-ti-que-ment impossible d'additionner des choses d'espèces différentes !
Le garçon : !!!
Le client : (élevant la voix) Enfin, tout de même, de qui se moque-t-on ?... Il faut réellement être insensé pour oser essayer de tenter d'"additionner" un veau avec des cigarettes, des cigarettes avec un café filtre, un café filtre avec une amande verte et des œufs durs avec des petits pois, des petits pois avec un téléphone (...). (Il se lève) Non, mon ami, croyez-moi, ne vous fatiguez pas, ça ne donnera rien, vous entendez, rien, absolument rien..., pas même le pourboire ! _________________
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Posté le: 17-03-2008 19:41 Sujet du message:
Raymond Devos
Mesdames et messieurs..., je vous signale que je vais parler pour ne rien dire. (...)
Mais, me direz-vous, si on parle pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ?
Eh bien de rien ! De rien !
Car rien... ce n'est pas rien !
La preuve, c'est qu'on peut le soustraire.
Exemple :
Rien moins rien = moins que rien !
Si l'on peut trouver moins que rien, c'est que rien vaut déjà quelque chose !
On peut acheter quelque chose avec rien !
En le multipliant !
Une fois rien... c'est rien !
Deux fois rien... ce n'est pas beaucoup !
Mais trois fois rien !... Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose... et pour pas cher !
Maintenant, si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien :
Rien multiplié par rien = rien.
Trois multiplié par trois = neuf.
Cela fait : rien de neuf.
Oui... Ce n'est pas la peine d'en parler ! _________________
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Posté le: 17-03-2008 20:11 Sujet du message:
Emile Zola
J'ACCUSE
Monsieur le Président,
Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches?
Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les coeurs. Vous apparaissez rayonnant dans l'apothéose de cette fête patriotique que l'alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition Universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom - j'allais dire sur votre règne - que cette abominable affaire Dreyfus! Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souillure, l'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis.
Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.
Et c'est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays?
La vérité d'abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.
Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c'est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l'affaire Dreyfus tout entière; on ne la connaîtra que lorsqu'une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l'esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d'intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C'est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus; c'est lui qui rêva de l'étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces; c'est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d'une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l'accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l'émoi du réveil. Et je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d'instruire l'affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l'ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l'effroyable erreur judiciaire qui a été commise.
Inscrit le: 13 Jan 2008 Messages: 4251 Localisation: Picardie
Posté le: 19-03-2008 14:24 Sujet du message:
Coucou, papa, t'es là ?
C'est vrai que tu me manques. Je pourrais me confier si t'étais là. Pas de la tarte. Tu me diras, y'a Paulo. Celui-là il est universel. Y'a pas meilleur. Il a dans le fond de l'âme une putain de petite fleur qui se transforme en phare quand il fait trop noir. Un frangin d'amour, quoi. Un obstiné.
Coucou, papa, on aurait fait du cerf-volant. Toute la vie. T'aurais tout su faire, j'aurais été ébloui. T'aurais rien su faire, j'aurais aimé ton odeur d'after-shave le matin. Rasé pour faire semblant d'aller au boulot. Du pipeau. Pas de boulot. Je t'aurais aimé, je t'aurais protégé, je t'aurais compris.
Coucou, papa. Je t'aurais vu tourner autour de maman chaque soir avec la même envie, avec le même amour qu'il y a trente ans.
T'es plus là. T'as jamais été là. Ou si loin qu'il a fallu que je mette le turbo pour lire ton visage les quelques fois où on s'est croisés. Je ne suis pas triste.
J'aurais été le fils de l'Indien. Pourtant t'étais pas indien. T'étais soldat. Soldat allemand. On s'est ratés. J'ai fait semblant de ne pas aimer les Allemands. Un vrai jeune con qui a tout fait pour garder son chagrin d'orphelin.
Un jour ou l'autre, on le fera en haut, là-haut, ce qu'on n'a pas fait en bas, tout en bas. Ton absence m'est souvent invivable. Papa. Y'a un truc qui a déconné dans notre histoire. Peut-être c'est très bien comme ça. Souvenir de toi. Malicieuse lassitude au coin des yeux. Comme les hommes qui ont vécu les théories. Coucou, papa, t'es là ?
Aimé trop tard. J'étais déjà grand. Le fils du boche. La photo du père en uniforme d'officier allemand au fond du meuble. Passer des heures à la regarder pour y trouver les traces du tyran. Impossible pourtant. Je pouvais pas être le fils d'un nazi. J'ai pleuré, Paulo. Y'avait que les voies ferrées sous la lune qui me faisaient du bien. Je t'ai remplacé. Plusieurs fois. Oui, les fils sont gourmands.
Un peu plus haut vers la forêt, il y avait une colline avec un grand champ plein de vent, je m'en souviens. Le père riait, le fils s'envolait au bout du cerf-volant. Moi je ne riais que si mon frère le faisait. Il paraît que mon père m'aimait. C'est con la vie. C'était beau ce jour-là. Je me souviens. La lisière de la forêt. Sa fraîcheur. Le bruit de nos respirations. Cet homme, mon père. Et mon frère. Je l'aimais bien, mon frère. Révolté. Indépendant.
Il a cramé dans sa caisse. Sous un camion. Sur une route au petit matin. Dans mes oreilles claque la voile du cerf-volant.
Richard Bohringer - Le bord intime des rivières _________________
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Posté le: 22-03-2008 11:57 Sujet du message:
Marcel Pagnol
LE CHÂTEAU DE MA MÈRE (extrait)
Souvenir d'enfance en Provence
Dans les pays du centre et du nord de la France, dès les premiers jours de septembre, une petite brise un peu trop fraîche va soudain cueillir au passage une jolie feuille d'un jaune éclatant qui tourne et glisse et virevolte, aussi gracieuse qu'un oiseau... Elle précède de bien peu la démission de la forêt, qui devient rousse, puis maigre et noire, car toutes les feuilles se sont envolées à la suite des hirondelles, quand l'automne a sonné dans sa trompette d'or.
Mais dans mon pays de Provence, la pinède et l'oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d'avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l'aspic toujours bleu, et c'est en silence au fond des vallons, que l'automne furtif se glisse: il profite d'une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l'on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l'ont toujours pris pour le printemps.
C'est ainsi que les jours des vacances toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l'été déjà mort n'avait pas une ride.
Je regardai autour de moi, sans rien comprendre.
"Qui t'a dit que c'est l'automne?"
--Dans quatre jours c'est saint Michel, et les sayres vont arriver. Ce n'est pas encore le grand passage -- parce que, le grand passage, c'est la semaine prochaine, au mois d'octobre..."
Le dernier mot me serra le coeur. Octobre! LA RENTRÉE DES CLASSES! _________________
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Posté le: 25-03-2008 12:20 Sujet du message:
De toutes parts, nous sommes appelés à travailler sans repos afin d'exceller dans notre carrière. Tout le monde n'est pas fait pour un travail spécialisé ; moins encore parviennent aux hauteurs du génie dans les arts et les sciences ; beaucoup sont appelés à être travailleurs dans les usines, les champs et les rues.
Mais il n'y a pas de travail insignifiant. Tout travail qui aide l'humanité a de la dignité et de l'importance. Il doit donc être entrepris avec une perfection qui ne recule pas devant la peine. Celui qui est appelé à être balayeur de rues doit balayer comme Michel-Ange peignait ou comme Beethoven composait, ou comme Shakespeare écrivait. Il doit balayer les rues si parfaitement que les hôtes des cieux et de la terre s'arrêteront pour dire : "Ici vécut un grand balayeur de rues qui fit bien son travail."
C'est ce que voulait dire Douglas Mallock quand il écrivait :
"Si tu ne peux être pin au sommet du coteau,
Sois broussaille dans la vallée.
Mais sois la meilleure petite broussaille
Au bord du ruisseau.
Sois buisson, si tu ne peux être arbre.
Si tu ne peux être route, sois sentier ;
Si tu ne peux être soleil, sois étoile ;
Ce n'est point par la taille que tu vaincras ;
Sois le meilleur, quoi que tu sois."
Examinez-vous sérieusement afin de découvrir ce pour quoi vous êtes faits, et alors donnez-vous avec passion à son exécution. Ce programme clair conduit à la réalisation de soi dans la longueur d'une vie d'homme.
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Posté le: 29-03-2008 19:55 Sujet du message:
Extrait du petit prince de Saint Exupéry.
Première rencontre
IL y a six ans, j'avais une panne dans le désert du Sahara. Quelque chose s'était cassé dans mon moteur. et comme je n'avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir , tout seul, une réparation difficile. C'était pour moi une question de vie ou de mort. J'avais à peine de l'eau à boire pour huit jours
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toutes les terres habitées. J'étais plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé. Elle disait:
- S'il te plaît... dessine-moi un mouton!
J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé par la foudre. J'ai bien frotté les yeux. J'ai bien regardé. Et j'ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement.
Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n'est pas ma faute. J'avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l'âge de six ans, et je n'avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts. _________________
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Posté le: 31-03-2008 12:24 Sujet du message:
[ Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint »
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
Voltaire, Candide _________________
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