Les vacances au bistrot de tante Monique
Ma tante. Monique. Tout un poème. Une femme, un phénomène hors du commun. Grosse femme, si grosse qu’il faut s’armer de courage pour en faire le tour. Deux énormes seins qui débordent de toute part, ornés de colliers brillants qui n’ont que la valeur qu’elle leur donne. Des bras de camionneur qui ne semblent être posés sur son tronc que pour faire des livraisons. Des mains aux doigts en forme de boudins qui portent une ribambelle de bagues qui feraient le bonheur d’une armée de pies, encore faudrait-il qu’elle les enlève ce qui n’arrive jamais. Elle ne peut plus les á´ter. Elles sont incrustées. Elle met du rouge á ongle, au moins trois couches, sur des ongles si longs que je me demande comment elle fait au quotidien. Ca doit être exprès, pour faire peur. Ca va bien avec son cá´té sorcière. Ses ongles de pied ont droit au même traitement, et on les voit bien, elle ne porte que des chaussures ouvertes, á paillettes, si hautes que moi, si j’étais dessus, je me casserais la figure avant d’avoir traversé le bistrot. Monique, c’est la femme de Pierrot, mon oncle, le frère de ma mère. Le sixième d’une flopée de huit enfants. Le « cas » de la famille. Intelligent mais bandit dans l’á¢me. Comme « SA » Monique. Sauf que elle, c’est pire. Elle est le maître, il est l’élève. Mais il apprend bien ! et vite… Elle, c’est madame sans scrupules, aucun. Elle ment, elle triche, elle vole, elle dit des grossièretés á tour larigot, elle se maquille comme on ravale une façade fissurée, elle s’habille comme une fille de joie n’oserait pas s’habiller, elle manipule, calcule. Bref, Monique, c’est ma tante et je ne suis pas de son sang et dieu merci, je n’ai aucun de ses gênes á galoper en moi. Mais parfois j’ai un peu la trouille qu’il y en ait un qui me saute dessus et prenne racine un peu comme les poux voraces qui ne vous lá¢cheraient plus. Pierrot, lui, il doit avoir chopé les poux de « SA » Monique. D’ailleurs, il se gratte souvent la tête. Elle est contagieuse, c’est sá»r.
Ils ont un bistrot, il s’appelle « l’escargot ». Pourquoi ce nom ? Je ne leur ai jamais demandé mais j’imagine que c’est parce que le bistrot est petit et ressemble á l’intérieur d’une coquille où il se passe plein de choses qu’on ne peut voir ou á peine deviner. Et puis, la Monique , dans sa crinière de lionne mal coiffée, elle met toujours des grands crayons pour tenir les mèches, ça lui fait des antennes, comme les escargots. C’est vrai aussi qu’elle a un peu l’allure des grosses limaces rouges, celles qu’on voit sortir quand il pleut, et se traîner laborieusement le long des fossés dans la campagne. Une grosse limace avec colliers et bagues.
Ils ont un fils. Eric. C’est donc mon cousin, il a dix ans comme moi. Je m’étonne qu’il soit si parfait car il vient, quand même, du ventre de ma tante. Je l’aime bien, il est drá´le et gentil et a plus d’un tour dans son sac. Il a les cheveux rasés le plus souvent, c’est pour éviter les poux de sa mère, j’en suis convaincue. Il a raison !
Je ne viens pas souvent en vacances ici mais ça me plaît bien. Je me couche quand je veux, je mange ce que je veux, je bois des diabolo menthe á volonté et je peux même faire des orgies de cacahouètes au bar. Tout ça m’est interdit chez moi. J’aime bien l’interdit, ça a bon goá»t. Le bar, il mange toute la longueur du bistrot, il est accompagné par des sièges très hauts qui font que quand on monte dessus, on arrive á prendre son verre sur le comptoir. Enfin, je parle pour Eric et moi. Les autres, ce sont des adultes, il n’y a que ça ici. Des hommes et aussi des filles. Des filles qui travaillent lá , le soir. On appelle ça des « entraîneuses ». C’est interdit. Monique, elle s’en fiche pas mal, ça lui rapporte de l’argent et elle aime l’argent ! Ca brille comme ses bijoux et ça remplit son tiroir caisse, près de la rangée de bouteilles. Elle leur colle des trombones au milieu du ventre, elle fait des paquets, elle les regarde comme des nouveaux nés qu’on doit chérir et protéger, même s’ils ont la figure quand même bien froissée.
Et c’est lá que naissent, un soir, mes premières leçons d’éducation sexuelle. Pas besoin de livres, de professeurs… j’ai tout sous l’œil pour juger par moi-même du fonctionnement de deux êtres humains lorsqu’ils décident de s’unir pour le meilleur et pour le pire. Mon cousin Eric m’apprend á regarder par les serrures et aussi sous les portes. C’est un très vieux bá¢timent, tout craque, le bois travaille et les portes aussi… et mon imagination encore plus ! Eric me dit un soir « tu sais, les filles en bas, elles montent dans les chambres et ils couchent ! et si tu veux voir, je vais te montrer comment on fait ! »… je ne réalise pas bien de quoi il s’agit, je ne peux pas dire non, je suis bien trop curieuse pour ça et je me livre alors, comme mon cousin, á des séances de voyeurisme intensives. Le champ de vision que la serrure m’offrait suffisait á se rendre compte que les deux personnes dans la chambre n’étaient pas en train de repeindre les murs… Je n’entrerai pas dans les détails croustillants et inutiles, je laisse au lecteur le soin d’imaginer et il le fera très bien !
Mais ce n’est pas ce « jeu » qui m’amuse le plus même si j’ai conscience que je vois des choses que les autres enfants de mon á¢ge ne voient pas, même si je sais que j’ai comme une sorte de privilège… non, ce que je préfère c’est l’ambiance dans le café, l’atmosphère de ruche, le bruit des verres, les discussions emmêlées, les fumées de cigarette qui s’enroulent autour des gens, comme pour les transformer en personnages de la nuit. J’aime aussi le chant du tiroir-caisse de Monique, quand il s’ouvre et se ferme, il a une sorte de tintement, comme la caisse de l’épicerie du village de ma grand-mère. En fait, Monique, elle joue á la vendeuse, ça lui va très bien et elle vend beaucoup ! Elle consomme beaucoup de trombones. Elle est comme elle est mais elle m’aime bien, pourtant moi, je ne l’aime pas plus que ça, il n’y a rien á comprendre. Peut être que le simple fait que je ne la déteste pas suffit á lui plaire ?
Cette « activité » du bistrot n’était connue que des habitués mais un jour, le « bouche á oreille » a fait que le bistrot a dá» fermer. Mon oncle et ma tante ont eu de gros soucis. Il fallait s’y attendre. Monique aurait dá» appeler son café « la maison close de l’escargot » ! Moi, je sais que chaque fois que je vois un escargot, je repense á ces vacances et je me dis surtout que si mes parents avaient su ce qu’il s’y passait vraiment… j’aurais passé mes vacances ailleurs et je n’aurais pas eu d’histoire á raconter ce soir…


