La maison est grande, belle comme toutes les maisons auxquelles on tient, la beauté est si subjective ! Mais voilá , son dernier occupant est parti pour un voyage dont nul ne revient et, cette maison qui au fond de notre cÅ“ur était la maison familiale, va retrouver les mains de son véritable propriétaire : la commune. Il faut donc y faire le grand ménage et la dépouiller de tous nos souvenirs.
Le large vestibule aux grandes dalles noires cirées dessert plusieurs pièces, un bureau, celui de mon oncle, une grande et une petite salle á manger, une cuisine ; au fond une port ouvre sur le jardin potager. Entre la petite salle á manger, celle du dimanche soir, celle où grand- mère a passé sa dernière nuit dans un lit qui y avait été descendu pour lui éviter de monter á l’étage, il y a un escalier de bois auquel on accède par une large marche noire aussi cirée que les dalles du couloir.
En haut de cet escalier, un très large palier n U, á droite, deux chambres, en tournant á gauche le palier est éclairé par une belle fenêtre á vitraux et dessert deux chambres, l’une á gauche, l’autre á droite. C’est aujourd’hui celle qui nous intéresse. C’est celle de ma grand-mère.
Elle a disparu depuis quelques années, mais jusqu’á aujourd’hui cette pièce est restée pratiquement intacte. Y pénétrer va être pénible, les souvenirs bien que lointains sont si présents. N’importe, le temps presse, il faut remiser notre jeunesse et partager tous ces objets qui nous parlent d’un temps que nous ne connaîtrons jamais plus. Deux grandes et hautes fenêtres laissent pénétrer un jour bien ensoleillé pour une si triste journée, les rais de lumière jettent leur éclat sur le lit blanc á barreaux et sa courtepointe crochetée et brodée, sur la cheminée en marbre où trá´nent des objets de piété et une armoire á linge débordantes de trésors. Cette pièce n’et pas un mausolée, le lit excepté, tous les meubles ont gardé leur utilité et leur fonction, entretenus par Laure, la gouvernante de monsieur le Curé, fils de ma grand-mère et par conséquent , mon oncle.
Nous n’avons pas le temps de nous apitoyer sur le temps passé et qui ne reviendra pas, il nous faut ouvrir cette immense penderie en chêne, défaire les piles de chemises et de draps mais, soudain, caché entre elles, je découvre un paquet bien enveloppé. Je laisse aussitá´t les autres á leur tri et m’empare de ce curieux colis. Il n’est pas bien grand mais on voit qu’il a été préparé avec soin, il y a de l’amour lá -dedans. Il faut l’ouvrir. Doucement je délie le beau ruban bleu qui le ferme, je déplie soigneusement l’étoffe qui entoure le carton et je découvre que ce déménagement est un déménagement gigogne. On a d’abord commencé par les affaires de l’Oncle, notre Oncle, puis celles de notre grand-mère et voilá que dans celles-ci, je retrouve des souvenirs de mon grand-père, lui aussi disparu et depuis longtemps. Je sors avec précaution les objets si bien gardés au chaud entre les piles de draps parfumés : des lunettes rondes fumées, un petit stylet, une réglette et une montre. Une montre, oui mais pas n’importe quelle montre, une belle montre á gousset en argent. C’est une montre boîtier, en plus du remontoir, un petit mécanisme permet de l’ouvrir et de faire tinter les heures. Combien de ois ai-je vu Grand-père sortir cette montre et actionner le mécanisme et ses doigts caresser le cadran ? Quelquefois, dans ces instants,, j’étais assise sur ses genoux, il venait de me conter une histoire ou de me chanter quelques airs de son répertoire. Il avait une belle voix, douce, caressante et puissante á la fois. Il était de ces gens á qui on demande de chanter á la fin d’un dîner de famille et qu’on écoute avec plaisir. Ne me parler pas « du temps des cerises », les larmes me viendraient aussitá´t aux yeux et encore moins de la « chanson des blés d’or » ; mais celle-lá est moins connue. Quand Grand-père ouvrait cette montre, j’étais fascinée, comment -j’avais 7 ans ! – pouvait-on faire sonner une montre ? Comment savoir l’heure rien qu’en touchant des chiffres en relief ? Je l’ai prise dans ma main, et les souvenirs affluent, pourtant j’étais si petite quand il a disparu ! Il faut dire que mes grands-parents n’étaient pas ordinaires t savaient se faire aimer. « Aller petite, maintenant il est temps d’aller au jardin, tu me conduis ? On va aller dans mon atelier de brosses, ne touche á rien sinon je ne pourrai m’y retrouver. » Et me voici lui tenant le bras et descendant les escaliers qui un jour lui seront fatal. Je suis intriguée par les lunettes fumées qui chaussent son nez et la couleur de la canne qu’il vient de prendre pour assurer son pas mais rien ne me semble vraiment si bizarre, je l’ai toujours connu ainsi. Et puis, les lunettes, je connais, j’en portes moi aussi depuis un certain temps et chaque fois que j’en change, je découvre un peu plus du vaste monde que sait si bien me décrire mon grand-père qui n’y voit plus depuis la fin de la Grande Guerre qui lui a pris ses yeux. Toute á ses souvenirs, j’ai actionné sans y faire attention le mécanisme de la montre, ele s’est mise á sonner, et dans l’instant m’a ramenée dans le présent ; Les larmes me montent aux yeux. Ah ! ces yeux ! Y aurait il une malédiction dans la famille ? Grand-père d’abord, a tante ensuite, qui n’a jamais vu plus loin que le bout de son nez et chaussait des lunettes aux verres impressionnant d’épaisseur, mon oncle ; celui qui vient de partir pour un pays dont on ne revient pas et qui était devenu aveugle á cause d’un diabète mal soigné, et moi, enfin, avec mes yeux « hors normes ». « Vous vous avez un sacré problème me disent ophtalmo et opticiens quand je suis amenée á en changer ».
Enfin, il ne faut pas se laisser aller. J’essuie mes yeux, range avec amour tous ces objets dans la boite de Pandore. Je comprends maintenant pourquoi grand-mère l’avait si bien dissimulée tout en al conservant avec amour. C’est ce que je vais faire moi aussi.

